Séminaire du CEFC, vendredi 27 juin à 14h30

Les Techniques traditionnelles de gymnastique corporelle à travers le cas du Tàijíquán à Taiwan : vivacité ou déperdition ?

Le séminaire est présenté par Tarik MESLI, chercheur invité à l’Institut d’ethnologie de l’université de Nice-Sophia Antipolis et est animé par Stéphane CORCUFF, directeur de l’antenne de Taipei du CEFC.

 Les Wǔshù 武術 ou arts martiaux chinois avec le folklore magico-religieux qu’ils drainent dans leurs « conquêtes de l’Ouest » sont devenus depuis la fin du siècle dernier des produits culturels de consommation dans le marché mondialisé des arts martiaux. En cause, d’une part, le marché global de la mondialisation de la culture (Warnier, 2008) auquel ils participent, et d’autre part, l’influence certaine du modèle sportif occidental contigu aux enjeux socioéconomiques et géopolitiques. Dans ce contexte d’échange et de mondialisation, la quantification des styles indique une croissance de l’intérêt pour ces pratiques. Néanmoins, les arts martiaux asiatiques sont maintenant plus prisés par les Occidentaux que les Chinois ou Japonais. Que reste-t-il de l’aspect qualitatif dans une culture donnée, en l’occurrence Taiwan ? Après avoir effectué des études de terrain en Chine et au Japon ces dernières années, Tarik Mesli a orienté ses recherches sur l’anthropologie du corps à Taiwan et particulièrement sur les techniques de gymnastique traditionnelle relatives aux arts martiaux internes tels que le Tàijíquán太極拳et le Qìgōng氣功.

Partant d’un diagnostic global visant à mesurer l’état (origine, intensité et tendance) de ces pratiques censées développer les capacités physiques et mentales de l’homme, l’étude s’est concentrée sur le cas particulier du Tàijíquán. Une enquête ethnographique a été commencée il y a 10 mois à Taipei sur l’école Zhèng Màn-Qīng 鄭曼青, dont les données récoltées nous permettront d’interroger la nature et la fonction d’une pratique d’art martial interne comme le Tàijíquán dans le contexte socioculturel de Taiwan. Qu’en est-il de l’usage du corps dans le Tàijíquán ? Comment le pratiquant de base expérimente l’apprentissage corporel par mimétisme et dans quelle visée ou perspective ? Santé ? Auto-défense ? Quête philosophico-religieuse ? Ce terrain à Taiwan permet également d’interroger le « rapport technique » qu’entretient l’homme dans l’équilibre de son « corps-esprit ». L’approche est qualitative, et la méthode employée ethnographique. Toutefois, par-delà l’aspect descriptif du Tàijíquán chinois acculturé à l’identité taiwanaise, cette question envisage l’issue anthropologique de l’usage comparé du corps dans l’art martial au XXIe siècle. L’objectif à long terme est de comparer ce type d’approche corporelle spécifique à l’art martial. Dans cette visée plus large, est-il possible de découvrir d’éventuels universaux à travers des pratiques et représentations culturelles diverses dans le contexte d’évolution de la civilisation humaine ?

Cette perspective argumente que par le biais d’une production symbolique de nature technique, l’acteur ou l’artiste martial joue une performance sensée, mais codifiée dans l’usage répétitif d’un rituel corporel souvent enraciné à la valeur fondatrice d’un mythe relatif à une culture déterminée. Cette lecture anthropologique explore la structure et la fonction de l’art martial entre pratiques rituelles ancestrales et usages laïcisés ou modernes. La finalité est de comprendre pourquoi et comment l’art martial et l’essence du sport qui en découle s’inscrivent dans un processus de civilisation (Elias, 1973, 1977) et d’analyser dans cette forme de jeu de sociabilité au sens le plus noble du terme : comment la violence est dérivée et purifiée (catharsis) dans la performance d’une passion objectivée par le transfert sur une mort symboliquement jouée et sur une violence volontairement codifiée (Jeu, 1993). En ce sens, l’humanité d’aujourd’hui possède-t-elle la sagesse nécessaire pour réajuster sa vision de l’art martial et de son avatar qu’est le sport ? Perçus comme systèmes éducatifs ou initiatiques au concept d’équilibre ou de paix, certains arts martiaux comme le Tàijíquán peuvent être classés comme des méthodes anthropologiques des plus raffinées de performance martiale pacifiée.

Salle de conférence 2B, Research Center on Humanities and Social Sciences, Academia Sinica

 

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